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"L’église de Cernay est incontestablement l’une des merveilles de l’art sacré du haut-Doubs. Cette église du XVIème siècle a la particularité d’offrir au visiteur curieux, à l’amateur d’art et d’histoire, une belle continuité du décor du XVIème au XIXème siècle. Chaque époque y a laissé sa marque. Chemin faisant, nous évoquerons les éléments remarquables du mobilier et de l’architecture de cet édifice." (J.M. Blanchot)

 

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L’autel collatéral, à la droite du chœur, est dédié à la Vierge Marie. C’est l’autel du Rosaire. Il est typiquement de facture du XVIIIème siècle. Il procède du réaménagement liturgique complet de l’église Saint Antoine. En effet, dans les années 1720, porté par le souffle d’une Contre-Réforme tardive dans la Comté, la vague d’embellissement des églises comtoises -fortement impactées par un XVIIème siècle guerrier- gagne la Franche-Montagne. L’ancien décor du XVIème siècle, avec cette statuaire remarquable, dont le magnifique retable de pierre, est alors déplacé au profit d’un nouveau décor baroque sous la forme de ces magnifiques autels à la si riche polychromie.

L’autel du Rosaire est tout naturellement paré de bleu, la couleur mariale par excellence. Il met en valeur une toile dédiée aux mystères du Rosaire. Une Vierge de Majesté dans les cieux, sur une nuée, domine la scène. Au pied de la Vierge, on distinguera Saint Dominique accompagné de Sainte Catherine de Sienne.

 

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L’iconographie de Saint Dominique est ici des plus conventionnelles avec un chien qui tient un flambeau dans sa gueule. Ce dernier est la manifestation d’un présage qui accompagne la naissance du futur fondateur de l’ordre des Dominicains, l’enfantement d’un grand orateur. Bien sûr comme le rappelle Gaston Duchet-Suchaux et Michel Pastoureau, « cette vision, construite sur un calembour où le mot Dominicus était rapproché de l’expression Domini Canis (chien du Seigneur), fut interprétée comme un présage soulignant comment Dominique serait le chien de garde de l’Eglise contre l’hérésie » (1).
Tout naturellement, la dominicaine Catherine de Sienne est associée à Saint Dominique. Elle incarne la lutte contre les divisions de l’Eglise. Sur cette toile, elle ne porte ni la couronne d’épines ni les stigmates, ses attributs classiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

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La scène centrale est entourée par un chapelet composé de quinze médaillons colorés quireprésentent les mystères du Rosaire. Ces médaillons constituent autant de tableaux qui exposent les grands épisodes de la vie du christ et de la vierge.
Ils se déclinent en mystères joyeux (blanc) douloureux (rouge) et glorieux (jaune or). Le Rosaire devient une prière «structurée par la méditation des quinze mystères de la vie de la Vierge, c’est-à-dire quinze grands moments de la vie du Christ » (2). Saint Dominique est connu pour sa profonde dilection à Marie et sa pratique régulière de dévotions mariales comme la prière du Rosaire. L’Ordre des Dominicains, à l’instar de celui des Cisterciens, contribuera beaucoup à la diffusion de cette vénération. Le zèle marial des Dominicains explique l’association dans l’iconographie du Rosaire de la Vierge et de Saint Dominique, et plus secondairement de Sainte Catherine de Sienne.
Il faut cependant attendre la période moderne pour que la méditation sur les mystères du Rosaire s’impose largement.
En effet, la grande bataille navale de Lépante (7 octobre 1571), où s’affrontent la flotte chrétienne de la Sainte Ligue et la marine ottomane, marque une étape décisive dans la diffusion de la dévotion au Rosaire. Philippe II, le roi d’Espagne, est un profond dévot qui pratique avec ferveur le Rosaire. Il attribue cette victoire massive de la flotte chrétienne à la Vierge. De même, le Pape Pie V, dominicain, avait sollicité un Rosaire universel pour obtenir le plein succès de cette entreprise militaire. L’anniversaire de ce triomphe de la Chrétienté sur les Ottomans est fêté sous le nom de la fête Notre-Dame du Rosaire dans le calendrier liturgique romain. Le Rosaire s’impose comme un barrage à l’hérésie, le défenseur des dogmes de l’Eglise, sur fond de réviviscence de l’esprit de croisade. Sa vulgarisation dans l’art, sa généralisation en font l’un des éléments iconographiques majeurs de la propagande tridentine.

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Il ne faut pas oublier que ces toiles du Rosaire, si nombreuses dans les églises comtoises, sont le témoignage matériel de l’existence de confréries, longtemps très actives. Autour de ces peintures se réunissent des dévots, s’organisent une sociabilité, se met en place un encadrement religieux. Cette toile à Cernay témoigne de ce trait des mentalités religieuses.

Jean-Michel Blanchot



(1) DUCHET-SUCHAUX (Gaston), PASTOUREAU (Michel), La Bible et les Saints. Guide iconographique . Paris, Flammarion, 1994, p. 130.
(2) Dictionnaire culturel du Christianisme . Maxéville, Cerf-Nathan, 1994, p.259